Fin avril, TotalEnergies – dont le capital est détenu en majorité par des étrangers – annonçait songer à se coter à New York plutôt qu’à Paris. Les investissements des non-résidents français dans les fleurons hexagonaux font-ils peser un risque sur la souveraineté du pays ou, au contraire, sont-ils plus que nécessaires à sa croissance ?

Coup de tonnerre sur la Bourse Paris. Le 26 avril, le patron de TotalEnergies admettait dans un entretien à Bloomberg étudier un transfert de la cotation principale du groupe vers New York. "Nous sommes confrontés à une situation où les actionnaires européens vendent ou conservent (leur participation) et où les actionnaires américains achètent", explique le patron de la major pétrolière. Si la France dispose bel et bien de fleurons, elle déplore que les niveaux de valorisation de ses entreprises restent inférieurs à ceux de sociétés comparables dans des territoires tels que les États-Unis. Ce qui pourrait expliquer la réflexion de TotalEnergies. Une autre raison peut également être soulevée : le groupe prendrait acte de l’évolution de son actionnariat. Fin 2023, 40 % du capital de TotalEnergies était détenu par des Nord-Américains, contre 26 % par des Français. Dès lors, faut-il se réjouir des investissements des non-résidents dans les sociétés françaises ou la France devrait-elle réfléchir au risque que cela fait peser sur sa souveraineté ?

A priori, la capacité d’un pays à attirer des capitaux étrangers serait l’un des marqueurs de la bonne santé de son économie. Selon les derniers chiffres de la Banque de France publiés en décembre dernier, les non-résidents détenaient 770 milliards d’euros d’actions des sociétés françaises du CAC 40, soit 40,3 %. Les secteurs ne sont pas concernés de la même façon puisque la finance et l’immobilier ont été les plus touchés par les retraits des investisseurs tandis que l’énergie et l’industrie ont davantage séduit les étrangers. La santé et les services aux collectivités sont restés, quant à eux, très attractifs à leurs yeux.

Des données qui changent la donne

Dans certaines sociétés, les étrangers ont fait des percées les rendant majoritaires au capital. Au 31 décembre 2022, 12 des 35 sociétés françaises du CAC 40 étaient détenues à plus de 50 % par des non-résidents. Par ailleurs, 15 groupes sont possédés à plus de 30 % par des non-Français. Les calculs pourraient s’arrêter là. Mais un essayiste et conférencier spécialiste de philosophie politique, Maroun Eddé, s’est attelé à dresser un état des lieux en excluant les groupes de luxe. "Le poids des quatre entreprises de luxe dans le CAC 40 (surtout LVMH, qui représente à elle seule 12 % de la valeur de l’indice) conduit à des observations souvent biaisées sur l’ensemble de l’indice. Possédées en grande partie par des capitaux familiaux, elles entraînent certains analystes à considérer le CAC 40 comme détenu en grande partie par des familles – ce qui est en fait très peu représentatif des 36 autres entreprises et surtout des secteurs stratégiques (industrie, énergie, armement, etc.)." Hors luxe, les premiers actionnaires des géants français sont des fonds de pension américains (BlackRock et Vanguard notamment), suivis par les fonds norvégiens et qataris, note l’essayiste.

Attentes versus réalité

Ces positions douchent-elles la promesse d’un capitalisme des petits actionnaires ? "En 1986, lorsque la droite arrive au pouvoir et lance les privatisations, il y a l’idée de développer un capitalisme patrimonial à la française, voire de dépasser l’opposition entre salariat et capital en permettant à tout le monde d’avoir accès à celui-ci. Une philosophie proche de la shareholder democracy portée par Margaret Thatcher: même le facteur peut devenir actionnaire". Maroun Eddé ajoute : "Le problème, c’est qu’on a vendu nos groupes sans suffisamment de capitaux en face pour les absorber, conduisant mécaniquement ces entreprises à être rachetées par des fonds étrangers."

Investissements passifs ou actifs

Pour Paris Europlace, association qui représente la place financière française, la part significative d’actions du CAC 40 détenues par des non-résidents reflète notamment la progression de la gestion d’actifs dans le monde et n’est pas problématique en soi. "Les plus grands gestionnaires d’actifs mondiaux, comme BlackRock ou Amundi, sont pour partie positionnés de manière passive sur les entreprises de tous les grands indices, via les ETF", explique Jean-Charles Simon, délégué général de l’organisation. "L’origine de l’actionnariat est une chose, mais ce qui importe le plus, c’est la localisation des centres de décision, ajoute-t-il. S’ils sont en France, c’est une source de valeur importante et cela peut peser sur les choix de l’entreprise. Mais pour que les sièges demeurent dans l’Hexagone, il faut que nous soyons attractifs." Selon le délégué général de Paris Europlace, ces montées au capital n’entraînent pas de modification structurelle de la gouvernance des entreprises : "Ces gestionnaires d’actifs n’ont pas vocation à s’immiscer dans leur gestion. En principe, ils ne demandent pas à être représentés dans les conseils d’administration."

Échec Total ?

Pour Maroun Eddé, TotalEnergies serait un exemple assez emblématique des risques que font porter la détention d’une part significative de la société par des étrangers. Pour mémoire, Total et Elf ont été privatisées au cours des années 1990, notamment pour financer le déficit courant. "On voit le danger de ce type privatisations. Les entreprises sont vendues pour récolter des fonds qui sont dépensés dans l’année et l’État s’ampute de bénéfices sur 30 ou 40 ans", déplore Maroun Eddé. Dans le cas du pétrolier, l'État est passé de 34 % à 15 % du capital en 1992 pour un gain de 8,4 milliards de francs. À titre de comparaison, le groupe dégage aujourd’hui plus de 20 milliards de dollars de bénéfices par an. "On se félicite souvent du niveau record des bénéfices des sociétés du CAC 40, mais on ne se rend pas compte que, majoritairement, la France n’en voit plus la couleur", explicite Maroun Eddé.

"L’origine de l’actionnariat c’est une chose, mais ce qui importe le plus, c’est la localisation des centres de décision"

Sur ce point, Paris Europlace milite depuis des années. Objectif ? Que les épargnants investissent davantage dans les actions domestiques afin de financer l’économie réelle, rendre plus fortes leurs entreprises et bénéficier de leur croissance, notamment pour financer leur retraite. "On ne va pas se plaindre que des investisseurs étrangers choisissent nos entreprises, bien au contraire. En revanche, on peut déplorer que les épargnants français et européens n’investissent pas assez en actions domestiques, par exemple pour préparer leur retraite", souligne Jean-Charles Simon.

D’ailleurs, les flux de capitaux européens sont davantage exportateurs qu’importateurs. Selon les données de la Banque de France, en 2022 1853 milliards d’euros étaient détenus par des Français dans des actions non-domestiques. À titre de comparaison, ce chiffre était de 1332 milliards pour les actions françaises détenues par des étrangers. "Les entreprises françaises mais également européennes ont tendance à être sous-valorisées par rapport à leurs homologues américaines. C’est une bonne chose d’attirer des capitaux, qu’ils soient étrangers ou domestiques, car cela porte les valorisations et permet aux entreprises de mieux se développer", complète Jean-Charles Simon.

L’État vigie

Pour les cas qui risquent le plus d’attenter à la souveraineté du pays, le gouvernement veille au grain. La loi Florange de 2014 a engendré un décret soumettant les investissements étrangers à une autorisation préalable de l’État. En 2022, 194 projets dans des secteurs sensibles n’ont pas abouti. Un nouveau décret paru l’an dernier, prévoit un contrôle automatique quand un investisseur non européen, "seul ou de concert" avec d’autres, dépasse les 10 % du capital d’une société française "dont les actions sont admises aux négociations sur un marché réglementé" et opérant dans un secteur stratégique. Mais le dossier TotalEnergies ne rentre pas dans ces cadres. Alors Bruno Le Maire monte au front, déclarant regretter une décision "très grave". Le ministre de l’Économie le martèle. Il entend "faire en sorte que ça n’ait pas lieu".

"1332 milliards d’euros d’actions françaises sont détenues par des étrangers"

In fine, le discours qui consiste à dire qu’attirer des capitaux étrangers est une bonne chose serait-il néfaste ? "La France manque de capitaux donc il faut en attirer. Le problème est de le faire de façon indiscriminée, sans analyser la source de ces capitaux étrangers ou la stratégie qui se cache derrière, estime Maroun Eddé. Les États-Unis comme la Chine ont protégé des domaines stratégiques comme l’énergie ou la défense." L’essayiste précise : "On peut toujours s’indigner de certaines déclarations comme celles du patron de Sanofi qui affirmait en 2020 que si le groupe découvrait un vaccin contre le Covid-19, les États-Unis en seraient les premiers bénéficiaires et non la France. Mais, dans le fond, l’État n’a plus de levier de pression sur ces entreprises."

Prise de conscience

Pourquoi la prise de conscience des enjeux n’est-elle pas plus importante ? Le manque de culture financière des Français pourrait jouer. Les Français connaissent davantage les enjeux liés à la détention par les grandes fortunes du pays des fleurons nationaux, moins l’impact d’un fonds étranger sur la gouvernance d’une société ou d’une gestion trop prudente de leurs deniers sur leur capital retraite. D’où la volonté des acteurs de la place de Paris d’œuvrer pour promouvoir l’éducation financière et ainsi, in fine, éviter que de belles entreprises n’aillent chercher ailleurs l’argent nécessaire à leur croissance.

Olivia Vignaud

Crédits photo : Andrew Crump-Flickr

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