Les TPE et PME innovent sans toujours le faire savoir. Néanmoins certains freins persistent. La CPME s’attelle à les limiter. Retour sur son action avec Franck Bataille, membre du comité exécutif de la CPME en charge du Numérique et de l’Innovation.
Franck Bataille (CPME) : "Même dans les métiers traditionnels, l'innovation est possible"
Décideurs. Le terme d’innovation recouvre des réalités multiples. Il est souvent associé aux start-up ou aux grands groupes, mais n’est-il n’est pas tout autant le propre des PME ?
Franck Bataille. L’innovation n’est ni l’apanage des grandes entreprises ou des start-up, ni celui de certains secteurs comme le numérique. Les TPE et PME qui innovent ne mettent pas toujours d’étiquette sur les transformations qu’elles engagent, car elles relèvent souvent du bon sens, comme cela peut aussi être le cas en matière de RSE. L’innovation sert parfois de mot fourre-tout. Innover consiste à introduire un changement dans un processus, un produit, une manière de travailler ou un service, afin d’en tirer une valeur positive, financière, sociétale ou environnementale. Comme tout changement, il nécessite de l’énergie, humaine ou financière. J’essaie de faire comprendre que des secteurs traditionnels, comme le commerce et l’artisanat, peuvent tout à fait innover en faisant différemment, en apportant autrement de la valeur, car nous aurons toujours besoin de nous nourrir, de nous déplacer ou de nous loger.
Est-il indispensable d’utiliser le terme d’innovation. Est-ce notamment nécessaire pour accéder à certaines aides ?
Les entreprises ne se revendiquent pas forcément de l’innovation, car ce n’est pas dans leur ADN de « marketer » ce type de démarche. Parfois, cela peut les empêcher d’accéder à l’écosystème lié à ce concept. Toutefois, concernant les aides, les entrepreneurs savent que les subventions sont bien financées par des prélèvements effectués ailleurs. Les dirigeants préfèrent mille fois les commandes aux subventions. La commande publique constitue un levier extrêmement puissant. Elle permet aux entreprises de faire leur travail. Par ailleurs, monter un dossier de subventions coûte de l’argent pour un résultat souvent limité. Les aides peuvent avoir du sens, bien sûr, mais il faudrait revoir ce modèle pour les TPE et PME. Cette idée commence à faire son chemin chez les responsables politiques.
Quels sont les freins à l’innovation ?
Certains freins sont liés à la multiplication des normes et réglementations. À nous de proposer aux autorités des expérimentations, comme le prévoit la loi, afin de tester de nouvelles façons de faire. Ensuite, la peur du changement peut également constituer un obstacle. Dans les entreprises où le droit à l’erreur reste peu développé, la crainte de l’échec peut freiner les initiatives. Certaines sociétés ne disposent pas non plus des compétences nécessaires sur les sujets techniques du moment. À cela s’ajoute le manque de moyens à consacrer à ces transformations. Pourtant, gardons en tête qu’innover relève avant tout d’un acte de gestion. On investit pour apporter de la valeur à l’entreprise. Enfin, les innovations répondent aux besoins des clients, d’où la nécessité de toujours bien les écouter. Ces différents freins sont d’autant plus perceptibles dans les petites entreprises qui disposent de moins de ressources humaines pour les surmonter.
"La commande publique constitue un levier extrêmement puissant"
Que fait la CPME pour les contrer ?
Notre rôle consiste à informer les entreprises et à leur montrer des exemples de démarches qui fonctionnent. Les rôles modèles sont importants. Il y a quelques mois, nous avons, par exemple, mis en avant une commerçante du secteur de la chaussure installée dans une ville moyenne. Sur le papier, on pouvait se dire qu’elle ne cochait pas les cases pour s’en sortir. Plutôt que de lutter contre les ventes en ligne, elle a réuni des stocks d’autres boutiques pour les vendre à prix réduit, ce qui lui permet de faire tourner son activité. Même dans les métiers traditionnels, l’innovation peut être de mise. Nous organisons des trophées qui mettent en avant les entreprises dites positives. Les échanges entre les chefs d’entreprise se font alors très naturellement. Certes, lorsqu’il existe une rupture majeure, ils sont tenus de protéger leur idée. Mais, pour ce qui touche à l’organisation, ils peuvent partager ce qui fonctionne.
Et sur les aides aux entreprises ?
Nous informons les entreprises sur ce qu’elles peuvent demander. Les liens étroits que nous avons tissés avec tous les interlocuteurs publics et les réseaux d’entrepreneurs nous permettent de les orienter. Notre connaissance des différents acteurs et des multiples strates administratives aide les TPE et PME à se repérer dans ce véritable labyrinthe. Pour ce qui est de faire remonter les sujets des dirigeants auprès des pouvoirs publics, nous disposons notamment d’une représentation à Bruxelles, car de nombreux programmes européens sont ensuite déclinés localement. À nous de bien les connaître et de fluidifier la chaîne, que ce soit pour aider les entreprises à s’en emparer ou pour faire remonter à Bruxelles les difficultés rencontrées. Malgré les discours, les choses ne se passent pas toujours comme prévu sur le terrain. J’aurai réussi mon mandat si je parviens à rendre plus accessibles et adaptés aux PME et TPE les dispositifs de soutien à l’innovation dans notre pays.
Propos recueillis par Olivia Vignaud
