En réunissant l'"équipe de France de l'électrification" à l'Élysée, le chef de l'État a obtenu une centaine d'engagements industriels et commerciaux. Mais la question de la fiscalité sur l'électricité, elle, reste renvoyée au budget 2027.
Plan d'électrification : l'État passe le relais aux acteurs privés
Il y avait de l’électricité dans l’air, ce mardi 26 mai au palais de l’Élysée. Emmanuel Macron y avait réuni ce que la communication présidentielle a baptisé “l’équipe de France de l’électrification” : un rassemblement inédit de plus de 100 entreprises, 37 organisations professionnelles et plusieurs opérateurs publics venus afficher une ambition commune. Notons au passage que cette formule sportive, année de Coupe du monde de football oblige, était déjà en vogue au sein du gouvernement – en témoigne “l’équipe de France du logement” chère à Vincent Jeanbrun, ministre de la Ville et du Logement.
Visant à “lancer officiellement la grande mobilisation nationale en faveur de l’électrification de notre économie”, l’événement s’inscrit dans la continuité directe du Plan d’électrification des usages présenté en avril par le Premier ministre. Il prolonge également le discours de Belfort de février 2022, auquel le chef de l’État a fait référence à plusieurs reprises, érigeant l’électrification en “fil rouge de la politique économique et industrielle de la France” depuis 2017.
Une stratégie adossée à la PPE3 et à la SNBC
Le cadre stratégique est désormais bien établi. La France entend réduire la part des énergies fossiles dans sa consommation finale de 60 % aujourd’hui à 40 % en 2030, puis à moins de 30 % en 2035, tout en portant celle de l’électricité de 27 % actuellement à 38 % en 2035. Ces objectifs découlent de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) et de la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC).
Le dossier de presse met sans surprise en avant les atouts français : un mix électrique décarboné à plus de 95 %, une électricité parmi les moins chères d’Europe (60 €/MWh en moyenne 2025, contre 87 € en Allemagne, 90 € au Royaume-Uni et 107 € en Italie, selon le rapport de gestion 2025 du groupe EDF cité par la présidence), et une industrie verte dynamique (43 usines liées à ce secteur ont ouvert en 2025, pour 17 fermetures).
Pour financer cette initiative, l’État annonce vouloir porter ses investissements dans l’électrification à 10 milliards d’euros par an d’ici à 2030, contre 5,5 milliards aujourd’hui. Les transports visent 100 % de ventes de voitures neuves électriques d’ici à 2035 (la part de marché a atteint un record de 28,1 % en janvier 2026), tandis que le chauffage doit basculer vers la pompe à chaleur. L’objectif est fixé à 1 million d’unités produites par an sur le territoire en 2030.
Quatre pactes et des engagements privés
Le cœur de la séquence repose sur la signature de quatre pactes de filières : le Pacte de l’équipe de France de l’électrification, le Pacte des réseaux porté par la Filière industrielle des entreprises des réseaux électriques (Fiere), le Pacte “1 million de pompes à chaleur” (réunissant l’Association française pour les pompes à chaleur (Afpac) et Uniclima, le syndicat des industriels du génie climatique) et le Pacte pour une France rechargeable.
Les engagements affichés sont nombreux. Sur les réseaux, RTE promet de tripler ses investissements annuels pour les porter à 8 milliards d’euros d’ici à 2030, tandis qu’Enedis annonce investir 33 milliards d’euros entre 2026 et 2030, avec une réduction de 30 % des délais de raccordement. La Fiere évoque, elle, un horizon d’investissements de 200 milliards d’euros jusqu’en 2040 et plus de 10 000 recrutements par an.
Sur la recharge, les acteurs s’engagent à déployer 400 000 bornes en copropriété d’ici à 2030 (un million à horizon 2035) et 60 000 nouveaux points de charge rapides, représentant 3,5 milliards d’euros d’investissements supplémentaires. Plusieurs entreprises ont été citées nommément : Electra (300 millions d’euros d’ici à 2030), Engie (300 millions également), E.Leclerc (plus de 200 millions pour 10 000 points de charge en 2035), ou encore Lidl France et le groupe Sorégies.
Les énergéticiens ont multiplié les offres commerciales tarifaires destinées à valoriser l’électricité bon marché de l’été et des heures creuses : EDF (“Zen Estival”), Engie (jusqu’à -60 % l’après-midi), Octopus Energy, Ilek et TotalEnergies. Sur les pompes à chaleur, EDF, Octopus Energy et Effy se sont portés candidats à la future offre “clés en main” du gouvernement, tandis que la filière, par le biais de l’Afpac et Uniclima, table sur la création de 41 000 emplois d’ici quatre ans. Côté véhicules lourds, Renault Trucks renouvelle sa gamme de camions électriques de 12 à 50 tonnes fabriqués en France, et Geodis s’engage à électrifier sa flotte de fret.
Un “coup de com’” assumé, à la veille de Choose France
L’ampleur de la mise en scène n’a échappé à personne. Dans la cour de l’Élysée trônaient pelle mécanique, tracteur, borne de recharge et voiture, tous électriques et made in France. Comme le souligne L’Opinion, même les invités les plus sceptiques sont toutefois repartis “plus enthousiastes qu’en arrivant”, convaincus par le caractère inédit de ce rassemblement réunissant “du plombier-chauffagiste au grand énergéticien”.
Plusieurs observateurs pointent néanmoins les limites de l’exercice. Faute de moyens budgétaires, l’État a confié aux entreprises la charge de “rendre le passage à l’électrique naturel et désirable”. “L’État n’est plus planificateur, il est fédérateur”, résume Clément Le Roy, du cabinet Wavestone, dans L’Opinion. Peu d’argent frais a été engagé, et certaines offres commerciales dataient d’avant la réunion, à l’image d’Engie qui avait lancé son offre “happy heures vertes” l’an dernier.
La temporalité de l’événement nourrit également les interrogations. Organisé à quelques jours du sommet Choose France du 1er juin, et alors que le sujet était jusqu’ici plutôt porté par Matignon, ce raout pourrait permettre à l’Élysée de reprendre la main sur un dossier dont plusieurs ministres revendiquaient la paternité, à moins d’un an de la fin du dernier mandat d’Emmanuel Macron.
Fiscalité, le point aveugle
L’angle mort de la séquence demeure le prix de l’électricité et sa fiscalité. C’est précisément ce que dénoncent une centaine de parlementaires Les Républicains dans une tribune au Monde, signée entre autres par la sénatrice Marta de Cidrac et le député Antoine Vermorel-Marques. Pour eux, “il ne peut y avoir de plan d’électrification du pays sans baisse du prix de l’électricité”.
Le texte rappelle que la fiscalité de l’électricité a bondi de 130 % entre 2007 et 2020, et que trois taxes (accise, TVA et contribution tarifaire d’acheminement) représentent plus d’un tiers de la facture des Français. Les élus demandent notamment la suppression de la contribution tarifaire d’acheminement, qui finance le régime spécial de retraites d’EDF et GDF pour plus de 1 milliard d’euros par an.
L’Élysée se borne à rappeler que l’électricité française reste moins chère que les offres allemandes ou italiennes. Le gouvernement de Sébastien Lecornu travaille bien sur le volet fiscal, mais dans la perspective du budget 2027. Une échéance que les acteurs de la filière, qui réclament une baisse depuis des années, jugent encore trop lointaine.
Alexandre Hervaud
Photo : Elysée
